Le juste Prix
Manque de pertinence des jurys, cérémonies soporifiques, polémiques, palmarès déconnectés de la réalité, indifférence du public… Les remises de prix sont en perte de vitesse un peu partout. Bien que beaucoup affirment s’en désintéresser, recevoir une récompense reste pourtant gratifiant. Reste dès lors à réinventer le modèle de ces célébrations afin qu’elles sortent de l’entre-soi et s’imposent comme un soutien concret à l’émergence artistique.
Les remises de prix en Belgique ? Il ne faut pas se mentir, avoue Mustii, Si tu poses la question auprès des artistes, ils vont tous te répondre “on s’en fout”. N’empêche, quand tu en reçois un, ça fait vachement plaisir. Tu te sens validé. »
Mustii sait de quoi il parle. Des prix, il en a déjà reçu plusieurs. C’est inscrit sur sa page Wikipedia et c’est un argument mis à chaque fois en avant dans ses communiqués de presse. En décembre 2016, il est nommé dans six catégories aux D6bels Music Awards (DMA) organisés par la RTBF. Il repart avec le trophée de la “Révélation de l’année”. Comme comédien, sous son vrai nom Thomas Mustin, il reçoit le Magritte du “Meilleur espoir masculin” en 2019. La même année, il se retrouve dans la shortlist pour le Prix de la critique théâtrale. « Mon agent pour le cinéma et le théâtre me dit que ces récompenses l’aident dans certaines négociations, notamment pour des coproductions avec l’étranger… Mais bon, ça n’a pas la force d’un César ou d’un Molière. En musique, par contre, les DMA n’ont eu aucune retombée. Néanmoins, c’est désolant que ça n’existe plus. Même si elle ne faisait pas de grosses audiences, la cérémonie des DMA était une des rares occasions de mettre en avant la musique belge au cours d’une émission télé diffusée en prime. Mais si c’est pour organiser un événement qui se déconnecte des gens et dans lequel on reste dans l’entre-soi, ça n’a pas beaucoup de sens. »
Rudy Léonet
Au final, c’est toujours le public qui a raison.
Perte de crédibilité
Lancés en 2016, les DMA n’ont pas survécu au Covid. « Ce n’est pas seulement lié à la Fédération Wallonie-Bruxelles, souligne Rudy Léonet, journaliste et animateur culturel à la RTBF. Ça vaut aussi pour les Oscars, les Golden Globes, les Grammys ou les Victoires de la Musique. Il y a une crise généralisée des cérémonies de remise de prix, qu’il s’agisse de musique ou de cinéma. La crédibilité des jurys est fortement remise en cause. Beaucoup de journalistes votants aux Golden Globes, par exemple, ne sont plus actifs et subissent des influences extérieures. Cette perte de légitimité est accentuée par le manque de parité et la surreprésentation dans les jurys “pros” de vieux hommes blancs, souvent déconnectés des évolutions sociétales. Il est aussi de bon ton dans certaines cérémonies de bouder systématiquement les artistes ou les œuvres qui ont du succès pour privilégier des choses que personne n’a vues ou écoutées. Du coup, toute une partie du public se sent largué et s’en désintéresse. »
Visibilité et reconnaissance
Artiste belge le plus écouté au monde (avec deux titres qui dépassent le milliard de streams), Felix De Laet, alias Lost Frequencies, nous avait également fait part, mais sans la moindre amertume, de son étonnement face à ce décalage entre le palmarès des DMA et la réalité sur le terrain. « Alors que je reçois des tas de prix en Flandre et à l’étranger, je n’ai jamais eu droit à la moindre récompense en Fédération Wallonie-Bruxelles, nous déclarait-il en 2023. Pourtant je suis francophone, né dans la capitale et mon studio est situé près du Cinquantenaire. J’ai été nommé à plusieurs reprises aux D6bels Music Awards. Je me disais : “Allez, cette fois, je vais repartir de la cérémonie avec au moins une récompense”… Mais je n’ai rien eu. Mes chansons sont diffusées sur les radios francophones. Le public wallon est à fond derrière moi, les salles sont remplies. Mais au moment de célébrer ses artistes locaux, c’est comme si le secteur francophone ne voulait pas reconnaître mon travail. »
D’autres artistes francophones qui cartonnent à l’export comme Angèle, Stromae ou Damso ont eu plus de chance que Lost Frequencies. Mais ça n’a pas, pour autant, fait taire les critiques sur les remises de prix. « Ce sont toujours les mêmes qui gagnent. Ces artistes n’en ont pas besoin », a-t-on pu lire sur les réseaux sociaux. « Ces remarques, je les entends comme vous, confirme Rudy Léonet. Mais il faut nuancer. Notre marché est restreint. Pour un artiste, le cycle, c’est un album tous les deux ans et une tournée qui s’étale sur deux ans. Donc, c’est normal de voir deux ou trois années de suite les mêmes noms au palmarès. Et puis, ce serait illogique qu’Angèle, Stromae et Pierre de Maere ne soient pas récompensés chez nous alors qu’ils sont plébiscités aux Victoires de la Musique ou aux NRJ Awards. D’un autre côté, c’est vrai, leur omniprésence fait de l’ombre à des tas de jeunes talents. En Norvège, dont le marché est comparable à celui de la Fédération, Ils ont éliminé des remises de prix locales les artistes qui fonctionnent bien à l’étranger. Une catégorie “exportation” a été spécialement créée pour eux. Ça donne plus de visibilité aux talents émergents. Une piste à suivre. »
Semaine de la Musique Belge
Pendant flamand des défunts DMA, les MIA’s seront décernés le 29 janvier devant les caméras de la VRT. Cette cérémonie, bien soutenue par les médias et bien suivie par les téléspectateur·trices du nord du pays, coïncide avec la Semaine de la Musique Belge (du lundi 27 janvier au dimanche 2 février). En Fédération Wallonie-Bruxelles, le secteur (notamment le Conseil de la Musique, Court-Circuit, la RTBF, les salles du réseau PlaSMA) met les petits plats dans les grands pour mettre en lumière notre scène musicale nationale. Pas avec des récompenses mais en partageant ses coups de cœur. De son côté, le Concours-Circuit, a également supprimé ses prix lors de sa dernière édition dont la finale s’est tenue le 6 décembre 2024. Plus vraiment un Concours donc mais une vitrine destinée principalement au secteur (festivals, salles, studios, Sabam, coaching, agents) qui vient faire “son marché” et peut octroyer des bourses aux quatre finalistes. Les Octaves de la Musique font encore de la résistance mais souffrent d’un manque de médiatisation. En jazz, la première cérémonie des Jean-Marie Peterkenne Awards (décédé en 2015, Jean-Marie Peterkenne est à l’origine de La Maison du Jazz à Liège, du Comblain Jazz Festival et du Festival Jazz à Liège), s’est tenue le 11 décembre au Reflektor. Un jury “pro” a décerné le prix du meilleur album à l’Aleph Quintet et le prix du public est allé au Johan Dupont Trio. On notera encore l’initiative de la Belgian Recorderd Music Association (BRMA) qui a organisé sa première édition des BRMA Awards en novembre dernier. Le prix phare de la soirée, “l’Album Belge de l’Année”, accompagné d’une aide directe de 10.000 euros, a été attribué à Lovesongs de Loverman. Dans la shortlist, on trouvait une dizaine de références dont seulement deux francophones (Ykons et Melanie de Biasio).
Parier sur le futur
Alors, grande question : faut-il maintenir les remises des prix ? Rudy Léonet signe des deux mains. « C’est important. Parce que c’est un moment rare de célébration du secteur qui stimule, offre de la visibilité et met en avant la créativité. Moi, quand je lis dans la bio d’un artiste étranger que son disque a été récompensé sur son territoire, je vais l’écouter autrement. Par contre, le modèle doit évoluer. Je ne crois pas à des initiatives qui viennent uniquement de l’industrie du disque ou des artistes. Il faut une caisse de résonnance et celle-ci vient des médias qui doivent être impliqués en amont comme en aval. Trop d’awards récompensent un parcours déjà effectué sur l’année écoulée : un album, une tournée, une chanson… Je suis plus favorable à la formule choisie par la cérémonie des “BBC Sounds Of” qui regarde devant elle. Chaque année, un panel réunissant critiques et secteur prend des paris sur des artistes émergents. Selon ses spécificités, son public ou son format, chaque média prend une sorte d’engagement moral à soutenir l’artiste de son choix. Au final, c’est toujours le public qui a raison. Mais il faut se rappeler que si les artistes locaux ont besoin des médias locaux, ceux-ci ont aussi besoin des artistes locaux. »